République de Côte d’IvoireMinistère de la Transition Numérique et de l’Innovation Technologique

L’IA en pratique — Les métiers invisibles

Cas d’usage 03 · Administration publique

Un assistant IA pour les démarches administratives

Les connaissances et les métiers invisibles derrière une information administrative fiable et contextualisée.

6 min de lecture
Photographie : une agente au guichet accueillant une usagère
Sommaire

Une question simple au guichet numérique

Un entrepreneur souhaite ouvrir une activité et demande à un assistant d’intelligence artificielle : « Quelles démarches dois-je accomplir et quelles pièces dois-je fournir ? » L’assistant répond en quelques secondes, énumère des étapes et propose une liste de documents. L’expérience paraît simple et rassurante.

Mais une réponse fluide n’est pas nécessairement une réponse applicable. Les formalités peuvent varier selon la nature de l’activité, la situation du demandeur, les textes en vigueur et l’autorité compétente. Certaines conditions figurent dans un texte réglementaire, d’autres dans une procédure ou un formulaire.

Pour qu’un assistant administratif soit réellement utile, il doit faire davantage que produire un texte plausible. Il doit s’appuyer sur des connaissances institutionnelles identifiées, organisées et contrôlées. C’est ici qu’apparaissent les compétences invisibles de l’intelligence artificielle.

Ce que le citoyen attend réellement

Le citoyen ne veut pas seulement une définition générale d’une démarche. Il souhaite savoir si elle le concerne, quelles conditions il doit remplir, où déposer sa demande, quels documents préparer et comment vérifier que les informations sont toujours valables.

Un bon assistant doit aussi savoir poser une question de clarification lorsque des éléments manquent. Par exemple, la réponse peut dépendre du statut du demandeur ou du type d’autorisation sollicitée. Il ne doit pas transformer une situation incertaine en conclusion catégorique.

Enfin, l’assistant doit distinguer l’information et la décision administrative. Il peut aider à comprendre une procédure, mais il ne devient pas pour autant l’autorité habilitée à accorder une autorisation ou à interpréter définitivement une règle.

Première difficulté invisible : retrouver les textes réellement applicables

Les connaissances administratives se trouvent dans des lois, décrets, arrêtés, circulaires, formulaires, guides et instructions de service. Ces ressources sont souvent publiées à des dates différentes et peuvent se modifier mutuellement.

Un document ancien peut rester accessible sur Internet alors qu’une partie de son contenu a changé. Un guide peut simplifier une procédure sans remplacer le texte qui la fonde. Deux pages institutionnelles peuvent présenter des informations de portée différente.

L’ingénierie documentaire permet d’inventorier les sources, d’en préserver les références, de distinguer leurs statuts, de suivre leurs versions et d’identifier les documents à actualiser. Elle contribue à répondre à une question fondamentale : sur quelle source l’assistant s’appuie-t-il ?

Ce travail est particulièrement important lorsqu’un service doit citer des références officielles. Une citation produite par un modèle ne suffit pas si le document et sa version n’ont pas été correctement identifiés.

Deuxième difficulté invisible : expliciter les conditions et les exceptions

Une procédure peut sembler claire lorsqu’elle est lue par un agent expérimenté, mais contenir de nombreuses conditions implicites. Certaines pièces sont exigées seulement pour une catégorie de demandeurs. Une exception peut modifier une règle générale. Une étape peut dépendre d’une vérification préalable.

Pour construire une assistance cohérente, il faut parfois transformer ces informations en descriptions explicites : conditions d’éligibilité, pièces requises, étapes, exceptions et situations nécessitant l’intervention d’un agent.

L’ingénierie des connaissances contribue à formaliser ces règles avec les professionnels compétents. Elle ne remplace pas leur autorité : les interprétations proposées doivent être vérifiées et validées.

Un assistant peut expliquer un texte sans disposer de toutes ces représentations. En revanche, s’il doit appliquer systématiquement des conditions précises, leur formalisation devient une fonction centrale de sa conception.

Troisième difficulté invisible : relier les concepts et les procédures

Une même démarche peut être décrite par plusieurs services avec des termes différents. Un « demandeur », un « bénéficiaire » et un « représentant » ne sont pas toujours la même personne. Une « attestation » peut constituer une pièce justificative dans une procédure et le résultat d’une autre.

Il faut donc relier les concepts sans effacer leurs différences. Il peut aussi être nécessaire d’associer un texte à une procédure, une procédure à un formulaire, un formulaire à une pièce et une pièce à l’autorité qui la délivre.

L’ingénierie ontologique et sémantique aide à organiser ces définitions et ces relations. Elle peut utiliser des vocabulaires contrôlés, des fiches structurées ou des représentations plus formelles lorsque la complexité le justifie.

Le bénéfice recherché n’est pas de construire une ontologie pour le principe. Il est de permettre à l’application de comprendre qu’une information peut concerner plusieurs objets reliés, sans les confondre.

Un exemple : une condition change, plusieurs réponses doivent évoluer

Imaginons une procédure fictive exigeant deux années d’ancienneté pour bénéficier d’une autorisation. Une modification ramène cette durée à une année.

Le texte de référence doit être actualisé. Mais il faut aussi examiner le guide destiné aux usagers, la liste des conditions, le formulaire éventuel, les règles appliquées par le service numérique et les réponses préparées pour l’assistant.

Si ces éléments ne sont pas reliés et suivis, l’application peut continuer à donner une ancienne condition alors que la nouvelle est en vigueur. Elle peut même présenter deux réponses contradictoires selon le document retrouvé.

Cet exemple est illustratif, sans référence à une réglementation ivoirienne réelle. Il montre pourquoi la maintenance documentaire et les relations entre connaissances sont importantes : une modification juridique peut avoir des conséquences bien au-delà du texte modifié.

Les professionnels derrière l’assistant administratif

Les juristes et agents compétents identifient les règles applicables et valident leur interprétation. Les spécialistes documentaires organisent les sources, les références et les versions. Les ingénieurs des connaissances formalisent les conditions, les exceptions et les procédures.

Les spécialistes sémantiques relient les notions et les objets administratifs. Les développeurs et ingénieurs IA construisent l’interface, la recherche et les mécanismes de réponse. Les évaluateurs vérifient le comportement de l’assistant sur des situations représentatives.

Il ne faut pas en conclure que chaque administration doit créer autant de nouveaux postes. Plusieurs fonctions peuvent être réunies ou mutualisées. L’essentiel est de définir qui prépare, qui vérifie, qui autorise et qui maintient les connaissances utilisées.

Comment éviter qu’une réponse convaincante induise en erreur ?

Un assistant administratif doit être testé sur des demandes ordinaires, mais aussi sur des situations ambiguës, des exceptions, des textes modifiés et des questions auxquelles les ressources disponibles ne permettent pas de répondre.

Il devrait pouvoir citer les sources pertinentes, préciser les limites de sa réponse et orienter vers le service compétent lorsqu’une vérification officielle est nécessaire. La qualité ne se mesure donc pas uniquement à la rapidité ou à la fluidité de la conversation.

Les données personnelles éventuellement fournies par les usagers doivent également être protégées. Le fait qu’une application puisse demander beaucoup d’informations ne signifie pas qu’elle doit toutes les collecter.

Une réponse administrative fiable est une réponse fondée, contextualisée et suffisamment prudente lorsque la situation ne peut pas être tranchée automatiquement.

Des connaissances communes pour plusieurs services publics

Une même procédure peut être expliquée sur un portail administratif, dans un assistant conversationnel ou dans un espace d’information destiné aux entreprises. Si chaque application reconstitue séparément les textes et les conditions, les divergences peuvent se multiplier.

Lorsque les droits et les responsabilités le permettent, certains référentiels pourraient être produits et entretenus en commun : descriptions de démarches, pièces, critères, autorités compétentes et références officielles.

Les applications conserveraient leurs propres interfaces et fonctionnalités, mais utiliseraient des connaissances de référence mieux gouvernées. Cette possibilité ne signifie pas que toute base documentaire doit devenir une infrastructure publique numérique.

Elle illustre surtout une idée : organiser les connaissances peut bénéficier à plusieurs services, et pas seulement à un chatbot.

Ce que ce cas nous apprend sur les capacités nationales d’IA

Un pays peut disposer d’un patrimoine réglementaire considérable et de professionnels expérimentés, sans que toutes ses procédures soient immédiatement exploitables par des assistants intelligents.

Le passage des documents aux services nécessite des compétences capables de qualifier les sources, formaliser les règles, relier les concepts et maintenir les références. Ces compétences complètent celles des spécialistes de l’informatique et des modèles.

Le cas de l’assistant administratif montre donc que les capacités nationales d’IA ne dépendent pas seulement de la puissance technologique. Elles dépendent aussi de la capacité des institutions à rendre leurs connaissances compréhensibles, accessibles et vérifiables.

À retenir — Lire une règle n’est pas savoir l’appliquer

Un modèle d’intelligence artificielle peut expliquer de nombreux textes administratifs. Mais pour accompagner un usager selon des procédures précises et actualisées, il faut des sources fiables, des conditions explicites, des relations cohérentes et des responsabilités de validation.

Derrière un assistant administratif réellement utile, il y a donc aussi des juristes, des agents métier, des documentalistes et des ingénieurs des connaissances. Leur travail invisible contribue à transformer un patrimoine de textes en un service d’information plus fiable.